Théâtres de la mémoire

Par Bertrand Meyer-Himhoff

 

« Le devoir de l’œil droit est de plonger dans le télescope tandis que l’œil gauche interroge le microscope. »1 

 

«  Comment transformer la pensée en images et l’image en mémoire ; comment réduire le monde à un ensemble fini de représentations et muer toute connaissance en spectacle »2

 

En art, on conçoit trop souvent les images à partir de leur perception, en oubliant que leur manipulation implique au niveau de la mémoire la totalité de la « psyché »… Pour les grecs, Mnémosyne est la mère des Muses… Le système mnémotechnique très élaboré au XVI° siècle par Giulio Camillo dans « Le Théâtre de la Mémoire » peut nous apparaître aujourd’hui comme une curiosité anachronique si on ne la replace pas dans son contexte. France A. Yates dans « L’art de la mémoire » fait l’inventaire des tentatives de classification faites depuis l’Antiquité jusqu’à la Renaissance et nous rappelle que « ce qui stimulait l’intérêt de la Renaissance pour la mémoire occulte, c’était la tradition hermétique de la Renaissance elle-même » 3. Mais il ne s’agit pas ici d’une quête des choses cachées sinon comme l’invisible, une des dimensions inhérentes de l’art, comme cryptogramme…

 

 

Le parapluie de tournesol ou le piment rouge

Par Bertrand Meyer-Himhoff

 

 

La pratique du collage est poussée dans ses derniers retranchements. Au départ, il y a les images imprimées qui s’accumulent dans l’atelier mais pas n’importe lesquelles. Il y a une logique de collectionneur dans leur quête, dans le hasard de leur rencontre et dans leur classement. L’œuvre prend peu à peu sens selon les lois d’une étymologie relative lors de son assemblage, selon une chaîne associative très personnelle, par résonance et non par correspondance. Tout finit par s’emboîter et par s’ajuster. Augustin Pineau aime les jeux de cartes, les boîtes de jeux, de l’Oie ou de Nain jaune. Il recycle parfois ses collages plus anciens.

Chaque œuvre est une miniature méticuleuse. Chaque détail se justifie en se juxtaposant à un autre jusqu’à obtenir une figure générale nouvelle et signifiante. Le principe est celui du bestiaire mythologique universel ou personnel de l’artiste où l’homme et l’animal se confondent, celui des figures fabuleuses qui nous ont durablement marquées au cours de notre enfance ou celui plus savant de l’héraldique. Les collages sont des carnavals des objets, constellations d’instants, boîtes de voyage (titres génériques). On peut convoquer Raymond Roussel pour le processus, Marcel Duchamp pour ses machines célibataires et son goût pour les « witz » mais pourquoi pas le Joyce du Finnegans Wake… Mais on est et l’on reste dans un univers plastique cohérent où malgré la fragmentation, c’est l’unité synthétique qui reprend le dessus sur le chaos.Les images reconstituées d’Augustin Pineau fonctionnent comme les nôtres, elles sont des grimoires (grammaires) dont il faut reconstituer le puzzle en recollant les morceaux pour savoir qui nous sommes et éventuellement retrouver « la clef des songes »…

 

 

 

 

1 Léonora Carrington

2 Bertrand Schefer, préface, « le théâtre de la mémoire » Guilio Camillo ed Allia 2001

3 F.A Yates, « L’art de la mémoire », NRF, ed Gallimard