Plumes de cheval

 

Wunderkammer, chambres des merveilles portatives, les Théâtres de la mémoire d’Augustin Pineau rassemblent des condensés significatifs du moment et de l’art. Naturalia et artificialia. Cabinets de curiosités, mélanges de petits trésors. Des choses importantes sont tenues, serrées dans un contenant réservé à cet effet. Ce sont des boites aptes à déclencher un chemin mental qui met en jeu des alertes mnémotechniques et historiques à même de susciter une forme onirique de déplacement. Dans tous les cas, des éléments significatifs, représentatifs et symboliques. La passion de jouer, d’accumuler l’hétéroclite et le goût pour la mémoire s’organisent en une œuvre d’art ciselée à vif. L’artiste engendre des associations mémoratives, des mouvements et déplacements de significations, en fusionnant le contenu et la forme.

 

Du travail d’Augustin Pineau ressort un sens aigu de la puissance poétique d’objets en apparence anodins et familiers. Amateur des mouvements artistiques et littéraires de la fin du XIXième siècle, des groupes formés autour des cabarets parisiens, il manie une grande science de l’art du coq-à-l’âne, de la polysémie, des rébus, des mots-valises, du calembour et de la rencontre aléatoire, un humour pince-sans-rire.

 

Les Théâtres de la mémoire sont une totalité en soi. Ces boîtes tiennent souvent dans la main. Leurs limites structurelles - leur exiguïté - obligent l’artiste à la minutie. Ils figent un moment de l’extension en trois dimensions de l’imaginaire de leur concepteur, ainsi concrétisé dans le monde des objets. Ils le réduisent pour le concentrer, tout en l’offrant aux regards extérieurs. Au spectateur de redéployer cet univers.

 

Les Théâtres de la mémoire forment des écrins dans lesquels s’agencent des images, de petits objets ou de divers éléments et des signes de ponctuation, des liens vivement colorés. Les images représentent des objets, des logos empruntés à des emballages de cigarettes ou de produits de consommation courante; ou bien ce sont des cartes postales (double véhicule de motion) découpées, reproduisant des œuvres d’art, des animaux, des paysages... 

Ce fractionnement est réalisé avec un soin tout chirurgical, une dissécatoire qui éclate l’image avant de la reformer en y introduisant des éléments étrangers - citations, ruptures de rythmes, perturbations -, tout un ordonnancement pensé comme transaction entre l’esthétique et le langage.

Le logo des cigarettes Player’s Navy Cut condense l’idée de jeu (player), de découpage (cut) et de transport (navy), ce qui symbolise parfaitement l’artiste collagiste et son dessein.

 

De menus détails résultant d’une fragmentation sont soumis à des stratégies combinatoires, ou les échelles, les matériaux et les époques, aussi hétérogènes soient-ils, s’accordent. La boîte est une proposition, veduta conditionnée par l’artiste, scénographie offerte au pouvoir de subversion de l’ordre des choses propre au regardeur. Ils partagent un dispositif fétichiste, au double sens obsessionnel de psychanalytique et primitiviste, d’investissement intense d’un objet sortilège. 

 

D’autres séries portent noms de rêves : Boîtes de voyage, Épistellaire, Constellation d’instants, Jocus solis, Sociétés portatives, Carnaval des objets ou Holy wood jeu de l’oie et toile de Jouy.

Une taxonomiste maniaque rêve d’établir la liste infinie, intégrale et achevée des éléments composant les Théâtres de la mémoire d’Augustin Pineau, cabarets intimes et jeu de mécanismes visuels, psychiques, spatiaux et temporels. 

 

Joelle Busca, publié dans Plumes de cheval, éditions Venus d’ailleurs, 2014