A vous… de voir, Richard Khaitzine, Publié dans Avoir la toupie dans l’oursin, Augustin Pineau, éditions Méridianes, 2008

 

Contrairement à une idée répandue de nos jours, l’art n’est aucunement élitiste, il est avant tout populaire. À ce titre, il est le réceptacle d’un savoir ancestral, dont le Peuple est le gardien – inconscient – et qu’il transmet à travers les siècles, usant de différents véhicules lesquels sont ceux d’une époque déterminée. Or chaque époque possède ses références et ses codes propres que l’artiste, Homme à part entière et vivant dans la Cité, utilise de préférence. Pour autant, il en est de l’artiste comme du citoyen lambda, tous deux sont des résultantes de différents facteurs. Leur personnalité est façonnée par un capital  génétique, incluant l’inconscient collectif, un tempérament et une sensibilité propres à chaque individu, une culture acquise de façon scolaire ou de manière autodidacte. 

Si l’artiste est un témoin de son temps, en raison de ce qui vient d’être exposé, son œuvre adopte inéluctablement une valeur universelle. Encore faut-il constater que toute œuvre, qu’elle soit de nature picturale ou fondée sur les mots, ne sera pas perçue de manière identique par tout un chacun. 

Notre perception, si elle repose sur des sens que nous possédons en commun, n’est jamais objective ; elle demeure purement subjective. 

Concernant la littérature, par exemple, il existe une différence entre lire un texte à la lettre et en saisir l’esprit, d’autant que nombre d’œuvres littéraires nécessitent une lecture infra textuelle parce que rédigées à partir d’un système cryptographique, un procédé comme le disait Raymond Roussel. C’est ce qui faisait écrire à Irène Hillel Erlanger, dans Par Amour :

 «  Énigmes                  Signes

         Vous êtes partout

                                      savions lire

si  seulement nous         

                                      savions voir

mais nous sommes des 

liseurs charnels

et des

aveugles outrecuidants. » 

 

Dans son roman d’inspiration dadaïste, Voyages en kaléidoscope, elle précisa : « L’Univers, tel que nos yeux croient l’apercevoir, diffère totalement de sa forme vraie. Nous ne voyons et ne pouvons voir que ce qui est en nous-mêmes (…) Ainsi, chacun de nous, selon ses tendances, découvrira le SENS CACHÉ de toutes choses. Et ce sens caché, relatif, nous sera restitué dans son sens absolu, par comparaison avec une autre manière de voir. En somme, fusion de l’individu et de la collectivité dans une sorte de physico-chimie transcendantale et humoristique :

L’HARMONIE NAISSANT D’UN ÉCHANGE DE VUES !».  

Saisir un texte à ce niveau nécessite moins de faire appel à la vue qu’à l’ouïe, à l’intellect, et à l’émotion. Car, après tout, nous le savons, l’œil ne voit rien, il ne fait que traduire des impulsions, de nature électromagnétique, perçues par le cerveau. Naturellement, nous pouvons donner du sens au sens, mais le sens cela s’éduque. Hélas, l’influence du positivisme ne suscite chez la plupart d’entre nous que de douloureuses courbatures morales contractées aux barres fixes de l’enseignement officiel.

 

  Ayant évoqué la physico-chimie, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’école de Stockholm a bouleversé l’approche de la physique concernant notre compréhension de la matière, en introduisant le principe d’incertitude lequel accorde une place prépondérante à l’observateur dans l’expérimentation. 

La physique quantique, quant à elle, conçoit que «  la matière n’a pas d’existence en tant que telle et qu’elle possède uniquement une propension à être », ce qui revient à dire qu’elle est virtuelle. 

Il n’est pas anodin que nos technologies modernes reposent actuellement sur ce concept de virtualité. Or, la physique devient métaphysique, n’hésitant plus à dire que la matière est un « événement » devenu tangible, un « comportement » rendu sensible.

L’abstraction est réalité, l’univers est abstrait. L’univers est le plus vrai lorsqu’il est mis en équations et en formules mathématiques. Une telle affirmation en entraîne une autre qui, pour être surprenante, n’en est pas moins vraie : toute tentative physique destinée à comprendre l’univers est extrapolation… ou, si l’on préfère, illusion. 

L’idée n’est pas neuve et, déjà dans la mythologie hindoue, se trouvait la croyance selon laquelle le monde physique, tel que nous le percevons, n’a pas d’existence réelle. Les hindous traduisaient leur compréhension du monde par l’expression voile de Mâyâ. Ce concept a été repris, il y a de cela plus de trente ans par l’écrivain américain Richard Bach dans son best-seller, intitulé Le Messie récalcitrant, ou Illusions.  Plus près de nous, des films comme Matrix et l’étonnant Fight-club ont été basés sur cette notion, tout comme la série télévisée Lost, laquelle promène intelligemment le spectateur au sein d’une sorte de dead zone, une frontière séparant les vivants des morts où les personnages prennent conscience de l’inanité de leur existence passée et du caractère fluctuant de ce que nous nommons la réalité.

  Reste qu’il est amusant de constater que nos scientifiques, qui se piquent d’être rationalistes et sont plus que condescendants envers ceux qui les ont précédés, n’hésitent plus à considérer qu’il y aurait « unité de la matière », rejoignant ainsi l’opinion des anciens, une opinion qu’ils méprisaient encore au début du XXe siècle. Nous assistons, et pour certains d’entre nous avec ravissement, au coup de pied de l’âne !

 

   Ce mépris condescendant et cynique de nos élites, à l’égard du passé, n’a d’égal que leur incompréhension de ce qui n’est pas la culture de leur caste. Le pire, c’est que par suite d’un orgueil démesuré – et dont on se demande bien sur quoi il peut être fondé- ces mêmes élites entendent bien modeler les esprits à leur image en uniformisant  le savoir et, pire, en lui appliquant des ratios de rentabilité. 

Alors que le monde se délite et que la nature elle-même réclame ses droits, manifestant son courroux de plus en plus fréquemment et violemment, nous assistons à une déliquescence des fondements de la civilisation. À l’instar des plantes, l’art à besoin d’oxygène et d’un minimum d’ensoleillement afin de s’épanouir. L’histoire prouve que cet épanouissement est favorisé dans des sociétés plus authentiquement démocratiques, et qu’il périclite au sein des systèmes possédant des velléités totalitaires. 

Il y a interdépendance entre ce qui est en haut et ce qui en bas. Cette affirmation antique trouve sa correspondance contemporaine dans la théorie du chaos laquelle, postulant l’existence d’un effet papillon, encore appelé effet libellule,  établit qu’une réaction de grande amplitude peut être provoquée par une cause, en apparence, mineure. Naturellement, cette théorie amuse les esprits forts. Ils oublient qu’un grain de sable suffit, parfois, à faire verser le char de l’Histoire et que les civilisations les plus évoluées, après avoir connu la décadence, se sont effondrées. Mais, rassurez-vous, puisque l’on vous dit que cela ne peut nous arriver, pas plus que d’assister à la chute sur Terre d’une météorite dévastatrice dans l’année… dans quelques millions d’années… peut-être. Si tel est le cas, comment se fait-il que nos archéologues ne parviennent pas à mettre à jour une quantité suffisante de vestiges permettant d’étudier ces civilisations hautement archaïques. Leurs fouilles, concernant la civilisation actuelle, ne permettent pas de remonter au-delà de la Mésopotamie et de Sumer…

   Nous sommes tellement convaincus de notre supériorité. Il est vrai que nous avons bâti un monde, qui, à défaut d’être parfait, lorgne du côté du meilleur des mondes, celui d’Huxley, celui de l’horreur économique, un monde aseptisé, sécurisé, surprotégé par des systèmes de régulation censés éviter que la machine lancée à grande vitesse ne déraille. Peine perdue. Elle a déjà déraillé. C’est ce qui arrive quand les biens manufacturés et la monnaie circulent au détriment des hommes et des idées. Le poulet, ignorant qu’il a eu la tête tranchée, continue à courir… par réflexe ! Et les hommes, semblables à lui, font des projets… et les dieux rient à gorge déployée. Ils savent, eux, que les civilisations sont mortelles, que tout ce qui existe est soumis à la loi de l’entropie et voué à la désagrégation… enfin… presque tout. Car, l’Esprit, le nσσs des Grecs, la cause formatrice de l’Univers d’Avicenne, quel que soit le nom qu’on lui donne, subsiste. Et les idées font de même, de nature intangible, elles forment un courant souterrain et invisible, qui se dérobe à la vue pour survivre et double le courant officiel. 

Cette philosophie pérenne, la Gnose – donnons-lui  son nom – se propage à travers des  écoles philosophiques humanistes, qui adoptent des dénominations variées, des sociétés artistiques discrètes, quand elle n’infiltra pas certains ordres religieux. Son enseignement, quant à lui, utilise tous les supports artistiques : littérature, peinture, architecture, héraldique, musique, sculpture, mais également les contes, les fables, les mythologies – y compris religieuses – les comptines, les jeux et jusqu’aux locutions populaires. Le dénominateur commun entre tous ces véhicules consiste en l’emploi des correspondances analogiques, autrement dit du symbolisme, terme dont l’étymologie grecque sumbolon – signe de reconnaissance- nous dispense de commentaires. Naturellement la « critique » officielle, si fière de ses palmes, de ses sceaux, de ses parchemins ne veut pas entendre parler de tout ceci et préfère se cantonner dans la glose ronronnante et de surface, quand il ne s’agit pas pour elle de céder à la tentation d’expliquer l’art par les hypothèses issues de la pensée des spéléologues de l’inconscient, de la libido. Et cette critique n’est nullement gênée par le paradoxe flagrant consistant à appliquer la psychanalyse à des artistes qui vécurent plusieurs siècles avant que cette psychologie de masse n’ait été inventée. 

Ainsi que cela a  été dit, chaque époque possède ses références, ses codes, et il est improbable que les artistes du Moyen-âge, de la Renaissance, des XVIIe et XVIIIe siècles aient pu être des disciples de Jung, de Freud, de Lacan et tutti quanti…à moins d’avoir eu à leur disposition une machine permettant de se projeter dans le temps. 

Ce qu’il y a de consternant avec les spécialistes, c’est qu’ils le sont irrémédiablement, et que ce travers est incompatible avec l’érudition. Or notre époque ne produit plus d’érudits, uniquement des étudiants dont les diplômes ne récompensent pas le savoir mais plutôt une certaine plasticité de l’esprit inclinant à réciter comme des psittacidés les certitudes stéréotypées de pontifes. Les penseurs et les artistes ne sauraient adhérer à un tel terrorisme intellectuel, car ce sont, par nature, des révoltés, terme qui implique une disposition au « retournement ». Or le propre des individus qui réfléchissent est justement d’admettre la capacité de la pensée à effectuer un retour sur elle-même. Mais, à la réflexion, comme le disaient, non sans ironie, les Anciens : « Laissons les ânes porter gravement leurs reliques ! » 

 

   Enfin, et pour conclure, il n’est peut-être pas inutile de méditer ce qui suit : « Or, la langue, instrument de l’esprit, vit par elle-même, bien qu’elle ne soit que le reflet de l’Idée universelle. Nous n’inventons rien, nous ne créons rien. Tout est dans tout. Notre microcosme n’est qu’une particule infime, animée, pensante, plus ou moins imparfaite, du macrocosme. Ce que nous croyons trouver par le seul effort de notre intelligence existe déjà quelque part. C’est la foi qui nous fait pressentir ce qui est ; c’est la révélation qui nous en donne la preuve absolue. Nous côtoyons souvent le phénomène, voire le miracle, sans le remarquer, en aveugles et en sourds. Que de merveilles, que de choses insoupçonnées ne découvririons-nous pas si nous savions disséquer les mots, en briser l’écorce et libérer l’esprit divine lumière qu’ils renferment ! »

   Il en va de l’art pictural comme de la littérature, son  langage est fréquemment symbolique. Dès le Moyen-âge, l’héraldique usa des rébus, des charades et des à peu près phonétiques. Les blasons dits parlants ou chantants ne s’en privèrent pas. En effet, la lecture correcte des différentes partitions les composant livrait le nom de leur propriétaire. La science héraldique, descendue des armoiries de la féodalité, se démocratisa et alla agrémenter les enseignes de boutiquiers. De là naquirent les auberges Au Lyon d’or, celles dont les enseignes étaient revêtues d’un cygne porteur d’une croix (Au signe de croix) et les débits où la lettre O était suivie d’un K coupé d’un trait ; l’ivrogne ne s’y trompait pas et entrait sans hésitation au grand cabaret. Ces exemples sont-ils assez éloquents ? 

La technique du collage, quand elle est le fait d’artistes ne cédant pas à une quelconque mode ou au désir de susciter l’ébahissement des « gogos », ne déroge pas à la règle. Le découpage des images n’est, comme c’est le cas pour les pièces d’un puzzle, fréquemment, aléatoire qu’en apparence. On peut également s’aviser que le mot colle, en une acception ne désignant pas une substance adhésive, caractérise une énigme, puzzle en anglais. Le regretté Georges Perec ne s’y est pas trompé et c’est la raison qui l’incita à écrire, dans La Vie Mode d’Emploi : « Au départ, l’art du puzzle semble un art bref (…) l’élément ne préexiste pas à l’ensemble, il n’est ni plus immédiat ni plus ancien, ce ne sont pas les éléments qui déterminent l’ensemble, mais l’ensemble qui détermine les éléments (…) seules les pièces rassemblées prendront un caractère lisible, prendront un sens : considérée isolément une pièce d’un puzzle ne veut rien dire. » Mais pourquoi considérer qu’il s’agit d’un « art bref » ? Serait-ce parce que l’ars brevis l’énigme la plus insondable de l’art d’amour, la fusion froide, est qualifiée de Grand Œuvre ? La clef ? La mutation des formes par la lumière ou l’esprit. 

L’esprit, invisible, c’est le fantôme de l’œuvre, ou selon l’étymologie latine…le Fantôme de l’Opéra ! Vous pouvez être sûrs que ce fleuron de la littérature populaire Georges Perec le connaissait bien. De son propre aveu, il aimait lire Gaston Leroux. Quant aux permutations de formes, elles abondent – personne n’en disconviendra – dans La Vie Mode d’Emploi. Mais qui s’est avisé que le principal élément de ce roman, l’immeuble inexistant de la rue Simon-Crubellier (laquelle n’existe pas à Paris) est le fantôme… de pierre… de l’œuvre littéraire ? Et de là où il regarde notre humanité de nains, Perec s’esclaffe d’un rire hénaurme, celui de Messire Rabelais, grand expert en matière d’abstraction de Quintessence… autre désignation de l’Esprit.

« L'oeil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l'œuvre », écrivait Paul Klee. 

À vous... de voir.

 

                                                                                         Paris, le 30 juin 2008

Richard Khaitzine

Membre de la Société des Gens de Lettres

Publié dans Avoir la toupie dans l’oursin, Augustin Pineau, éditions Méridianes, 2008